Peuple cosmopolite, les Anô de Prikro suscitent encore des interrogations quant à leurs origines. Sont-ils venus du royaume ashanti, du Denkyira ou des empires mandé ? Le recoupement de plusieurs sources historiques et universitaires apporte des éléments de réponse à cette énigme.
Les premiers peuplements du pays Anô
Le site Internet Mémoire Online apporte des précisions sur le peuplement de Prikro.
Selon cette source, les premiers habitants du pays seraient les Sénoufo-Guimini, au nord, et les Baoulé-Abbè, au sud. Ils auraient ensuite été rejoints par les Alluis, qui se réclament du groupe akan. Enfin, un groupe de Mandé musulmans serait arrivé pour occuper le nord et le centre du territoire, jusqu’à Nafana et Tétessi.
Ces derniers immigrants seraient originaires de deux régions distinctes, Gbangan et Mango Sansan, situées dans la Vagbona. Leur migration remonterait à la fin du XVIIe siècle. Conduits par Benye-Missa, ils seraient arrivés dans la région avec des chevaux et une quantité importante de Corans. Ils auraient fondé les villages de Benian et d’Anianou.
À Anianou, un célèbre marabout nommé Karamoko Ouangara aurait construit la première mosquée du pays Mango. À sa mort, il aurait été remplacé par un marabout originaire de Kong, Keremou Kamahaté, qui aurait préféré s’installer à Groumania.
Au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, entre 1700 et 1750, un groupe d’origine ashanti se serait présenté sous le nom d’Annofouè. Malgré leur nombre, ses membres auraient accepté la souveraineté des Benyes et se seraient répartis dans plusieurs localités :
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Les Assahuéfouè auraient fondé les villages d’Assouadiè et d’Attoumabo ;
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Les Denguira auraient fondé le village d’Ahouan, au sud ;
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Les Ashantis venus de Kumasi auraient fondé Aka Koumouékro, Samanzan et Zanzansou.
Vers 1750, un autre groupe de migrants, les N’guins, serait arrivé de l’est. Avec l’accord du roi Mango, ils se seraient installés entre Kamélesso et Prikro. Ils étaient répartis en deux tribus : les Bidrossou, dont le chef-lieu était Prikro, et les Yengrassou, dont le chef-lieu était Babakro.
Enfin, un dernier groupe, appelé Yfouè, serait arrivé à une date qui reste indéterminée. Selon cette source, les Yfouè pourraient correspondre aux N’zifouè ou aux Badrafouè mentionnés dans des travaux plus récents. Venus de l’actuel Ghana sous la conduite de Soma Adi, ils auraient soumis les Alluis, tout en reconnaissant la souveraineté du chef des Attingbré, ou Anno. Leur chef-lieu aurait été Anianou.
Les Anô, un peuple issu de migrations successives
Selon le site Internet Rezo Ivoire, qui s’appuie sur les travaux de l’Action pour la Renaissance du Centre (ARC) consacrés au royaume baoulé, à ses sous-groupes et à ses différentes fractions, les Anô auraient constitué l’avant-garde de l’armée de la reine Pokou, sous le commandement d’Alou N’Dohou.
Après plusieurs déplacements, ils auraient fini par s’établir à N’Vobessou, à quelques kilomètres à l’ouest du fleuve Comoé. Les Anô comprenaient notamment les fractions suivantes : Alou, Amandjé, Bidosso, Guilimabou, Ndjé, Sadjué et Toungbassié.
Ce peuple se serait constitué à partir de vagues migratoires successives, notamment celles des N’Gen, des Kouma et des Kossia dans la région, avant l’arrivée des Baoulé, puis des Baoulé-Ngban et, enfin, des Mandé-Dioula.
Vers 1810, une partie de ce sous-groupe, composée de guerriers, se serait détachée pour fonder le royaume de Sansané Mango, au nord-ouest de l’actuel Togo. Leurs voisins leur auraient donné le nom de Tchokossi.
Les Anô ou Ando Denkyira : des origines ghanéennes
Selon l’article consacré au peuple Anô sur Wikipédia, les Anô, également appelés Ando Denkyira, sont une population d’Afrique de l’Ouest vivant en Côte d’Ivoire. Ils appartiennent au groupe akan et auraient abandonné la langue twi au profit d’une langue du groupe tano après leur migration vers le territoire ivoirien.
Le nom Anô ou Ando viendrait des termes twi Adom ou Adum, qui signifieraient « guerre » ou seraient associés à la notion de guerrier.
La migration des Anô Denkyira aurait eu lieu au début du XVIIIe siècle, après la chute du royaume du Denkyira, qui dominait une grande partie de la Côte-de-l’Or, correspondant à l’actuel Ghana.
En 1701, les Denkyira furent vaincus à Feyassé par une coalition conduite par Osei Tutu, roi du Kwaman, qui allait devenir le souverain de l’empire ashanti. À la suite de cette défaite, un groupe de Denkyira aurait migré vers l’ouest sous la conduite d’Alui N’Dohou, qui aurait ensuite fondé le royaume Anô.
Le regard des historiens sur les origines des Anô
Le professeur Allou Kouamé René, maître de conférences au département d’histoire de l’Université de Cocody, explique que les Anô, ou Ando Denkyira, appartiennent au groupe akan. À la suite de leur migration en Côte d’Ivoire, ils auraient délaissé le twi au profit d’une langue du groupe tano.
Le pays Anô est composé de populations d’origines diverses qui, au fil du temps, ont forgé une identité particulière grâce à leur cohésion. Selon cet historien, les Anofouè, considérés comme les autochtones de Prikro, ne sont ni des Agni, ni des Baoulé, ni des Malinké.
Le territoire Anô couvre environ 2 400 km². Au nord, la rivière Gbo Ngbonzué le sépare des Djimini. Au nord-est et à l’est, le fleuve Comoé marque respectivement les limites avec les Barebo et les Ano-Abè. À l’ouest, la rivière Sungbun constitue une frontière naturelle avec les Wawolé, un groupe baoulé.
Le professeur Allou Kouamé René rappelle également que l’ethnonyme Anô ou Ando dériverait du terme Adum, qui signifie « guerriers». Ce nom aurait aussi été adopté par des Denkyira ayant fondé le royaume d’Adum, ensuite intégré au royaume Wassa Fiase, où ils occupent notamment la localité d’Adum Banso.
Bien avant leur arrivée dans le pays Anô proprement dit, les Anô Denkyira auraient séjourné dans la région de Katimanso, sur le territoire des Ano-Abè. Ils y auraient rencontré les Sopié et le clan Kpanyi Kpin. Ce dernier affirme que ses ancêtres sont d’origine céleste. Quant aux Sopié, ils seraient des Akyé, l’élément « pié » de leur nom étant présenté comme une ancienne appellation de ce peuple.
Le Denkyira, berceau ancestral des Anô
Pour le Dr Lazare Akpénan Yera, maître-assistant à l’Institut d’histoire, d’art et d’archéologie africains (IHAAA) de l’Université Alassane-Ouattara de Bouaké, les Anô sont avant tout des Denkyira. Le Denkyira constituerait ainsi leur État d’origine.
Comme plusieurs clans akan de la Côte-de-l’Or, les Denkyira revendiquent une origine septentrionale, notamment dans l’espace Bono. Selon leur tradition orale, leurs ancêtres seraient sortis de terre dans une grotte située à Nrob, près de N’kyira (Allou, 2002, p. 94).
Dans cet espace, plusieurs clans, parmi lesquels les Djomo, les N’kyira, les Dwanti, les Atumfô — présentés comme les ancêtres des Aduana —, les Ahenfi, les Adiaka, les Oyôkô et les Adakwa, affirment être issus de la terre. Selon leurs traditions, c’est dans cette région que le Dieu tout-puissant, appelé Gnamien Kpli dans la langue locale, les aurait créés.
Cette croyance contribue à leur attachement à ces terres et à leur revendication d’une implantation ancestrale très ancienne.
La défaite du Denkyira, à l’origine de la migration
La migration des futurs Anô Denkyira aurait été provoquée par la défaite de leur royaume face aux Ashanti en 1701.
Le Denkyira imposait à ses États vassaux le versement de tributs, notamment sous la forme de paniers d’or. Sous la conduite du chef de guerre Agya Ananse Obooman, les États dépendants devaient se soumettre à ces exigences, particulièrement lors de la célébration de l’Odwira, sous peine de sanctions.
Parmi les peuples soumis figuraient notamment les Ashanti, les Asin, les Tafo, les Sefwi et les Aowin. Cette domination aurait suscité un profond mécontentement au sein des populations assujetties.
La défaite de Feyassé entraîna l’effondrement du pouvoir denkyira. Les Ashanti s’emparèrent de ses richesses, notamment de ses réserves d’or. De nombreux habitants furent faits prisonniers, tandis que certains auraient été vendus comme esclaves aux Européens. Les armes et les canons acquis auprès des Européens furent également perdus.
Le roi denkyira Ntim Gyiakari et son chef de guerre, Agya Ananse Obooman, furent tués. Osei Tutu et son général Amankwatia Kpangni devinrent alors les nouveaux maîtres des anciens territoires vassaux du Denkyira.
La domination ashanti se renforça par la suite, notamment à travers l’appropriation des ressources aurifères et la mobilisation des populations soumises pour les campagnes militaires. Ce fut notamment le cas lors de l’expédition menée contre les Aowin en 1715, sous le commandement d’Amankwatia Kpangni (Kouamé, 1986, p. 83).
C’est dans ce contexte de bouleversements politiques, de pertes économiques et de nouvelles contraintes que plusieurs groupes denkyira auraient entrepris leur migration vers les territoires de l’actuelle Côte d’Ivoire.
Les différents groupes denkyira et leurs chefs de migration
Selon les références citées par le Dr Lazare Akpénan Yera, plusieurs groupes auraient quitté le Denkyira après l’effondrement de ce royaume.
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Les Agba comptaient notamment Agba Aloko parmi leurs principaux chefs, à la tête des Linguira et de leurs sous-groupes.
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Les Assabou étaient conduits par Abli Kimou.
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Les Dumnihene, ou Anô, étaient placés sous la direction d’Alui N’Dohou.
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Les Ano-Abè étaient conduits par Eloa N’Dohou.
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Les Satikran étaient guidés par Nanan Becoin.
La plupart de ces chefs et leurs populations auraient traversé le fleuve Comoé à hauteur de Katimanso, avant de s’implanter dans le centre de l’actuelle Côte d’Ivoire. Le groupe de Nanan Becoin, auquel étaient mêlés les Gblo, aurait toutefois emprunté un itinéraire passant par le nord, dans la région de Kong, avant de franchir lui aussi la Comoé.
Ainsi, la migration vers l’actuelle Côte d’Ivoire aurait concerné plusieurs sous-groupes issus du Denkyira, qui se seraient dispersés à la recherche de nouveaux territoires d’installation.
Une identité forgée par l’histoire et les migrations
Les sources présentées convergent vers une origine akan et denkyira des Anô de Prikro, tout en mettant en évidence la diversité des populations ayant contribué à la formation du pays Anô.
Les traditions orales, les récits migratoires et les travaux des historiens constituent des éléments essentiels pour comprendre cette histoire. Leur confrontation, complétée par la collecte de témoignages auprès des détenteurs de la mémoire locale, pourrait permettre d’approfondir les connaissances sur les origines du peuple Anô et sur la construction de son identité au fil des siècles.